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Angela Missoni : “Pouvez-vous imaginer ce confinement sans Internet ?”


De nos jours, maintenir une entreprise en vie n’est pas chose facile. Nous avons pu échanger avec Angela Missoni, directrice créative et présidente de la maison fondée par sa mère Rosita, sur cette période complexe. Alors que l’Italie plongeait dans le confinement, Angela Missoni a quitté son appartement lumineux de Milan, qui donne sur les Giardini Pubblici, pour se réfugier chez elle, dans sa villa de Sumirago en Lombardie, où sa famille a commencé à fabriquer ses magnifiques pulls en 1969.

Angela Missoni, directrice créative de Missoni – Missoni

Là-bas, la créatrice est entourée de sa mère Rosita, de ses deux filles, Margherita et Theresa, de ses trois petits-fils et de ses petits-neveux ; le reste du clan n’est pas bien loin. Tous se serrent les coudes, tout en continuant à travailler d’arrache-pied.

Au cours d’une conversation matinale menée sur WhatsApp, nous avons pu échanger avec Angela Missoni, sans doute la styliste maille la plus influente de la mode actuelle. On a parlé de la crise sanitaire, de la préparation de la prochaine collection en septembre, et la créatrice nous a donné quelques pistes sur les enseignements à tirer de ce moment unique dans l’histoire du monde. 

“Vous savez, je crois qu’en Italie on pratiquait déjà le ‘smart working’ avant que le concept existe sous ce nom-là. En temps normal, jusqu’à 60 personnes travaillent pour nous depuis leur domicile. Actuellement, j’ai la chance de pouvoir compter sur plusieurs modélistes. Après notre retour à Sumirago, nous avons continué à travailler pendant deux semaines à l’usine, jusqu’à ce que le gouvernement nous ordonne de cesser nos activités”, raconte-t-elle.

En ce moment, Angela Missoni planche sur une collection qu’elle prévoit de présenter en septembre, lors de la prochaine Fashion Week de Milan. La Camera della Moda ayant annulé la saison des défilés de mode masculine qui devait avoir lieu en juin, Missoni a l’intention de présenter un défilé mixte à l’automne, comme la plupart des autres maisons européennes.

“On parle du défilé tous les jours. Mais ce ne sera pas comme avant. En septembre, il faudra montrer quelque chose de différent. Nous avons l’intention de présenter un défilé, même s’il fallait réduire la jauge à 200 personnes. Honnêtement, je n’ai aucune idée du nombre de professionnels qui feront le déplacement pour Milan. Peut-être devrons-nous nous contenter d’une présentation vidéo dans un théâtre. Évidemment, les mesures de distanciation sociale seront encore appliquées. Vous savez, les Japonais portent souvent des masques lorsqu’ils viennent à Milan, il va falloir nous y habituer.”

Missoni Automne-Hiver 2020 – Missoni

L’équipe d’Angela Missoni ne manque pas d’idées pendant le confinement, et lui envoie quotidiennement des propositions de nouveaux projets ou d’initiatives merchandising. “Nous parlons tous les jours en vidéoconférence. Pour tout vous dire, je crois que j’ai installé environ cinq applications différentes — Tim, Zoom et d’autres. Peu importe, tant que ça fonctionne”, sourit-elle.

La pré-collection de Missoni pour l’automne — présentée avant son dernier défilé fin février — s’est extrêmement bien vendue. Mais quand le monde a pris conscience du danger, aucun acheteur n’est revenu à Milan fin mars pour confirmer sa commande, et Missoni a immédiatement commencé à réduire sa production.

Le monde de la mode va-t-il se transformer en profondeur après la pandémie ?

“Voyez-vous, j’ai consulté ma boule de cristal”, ironise Angela Missoni en esquissant une sphère du bout des doigts. “Ce que j’y ai vu, c’est que cette idée d’investir pour se distinguer en s’habillant d’une certaine façon ne va pas disparaître du jour au lendemain. À mon avis, la nouvelle génération va devenir de plus en plus sensible à l’idée de redécouvrir et de porter les vêtements rangés dans sa garde-robe. La longévité est une valeur qui va prendre de l’importance, en phase avec ce que nous faisons chez Missoni. À mon avis, notre maison a un rôle à jouer dans l’avenir — je suis optimiste. Nous proposons un produit qui donne un sentiment de garantie, de sécurité et de protection.”

En ce moment, la maison italienne s’affaire à tous les étages. M Missoni, la ligne dirigée par sa fille Margherita, a annoncé la semaine dernière une collaboration avec AwaytoMars — “la première marque de mode 100 % créée par les utilisateurs”. Dans le cadre de ce partenariat, AwaytoMars a ouvert une plateforme de co-création pour permettre aux designers de soumettre des idées inspirées par trois thèmes, choisis par Margherita parmi les archives de sa griffe.
 
En février, Missoni s’est offert T&J Vestor, un fabricant italien spécialisé dans les textiles d’intérieur, qui exploitait d’ailleurs la licence Missoni Home.

Comme d’autres, Angela Missoni a mesuré la gravité de la situation en découvrant les images venues de Chine, en janvier dernier. “Dès la mise en quarantaine de Wuhan, nous avons pris conscience de l’impact que le virus allait avoir sur notre secteur. Mais nous n’avions pas réalisé à quel point la crise serait sévère en Italie”, soupire-t-elle.

Paradoxalement, Missoni prévoyait d’ouvrir ses premières boutiques sur le sol chinois à l’automne 2020 : il s’agissait même d’un de ses principaux objectifs annuels. Mais aujourd’hui, évidemment, tout est en suspens. En 2018, le fonds d’investissement privé Fondo Strategico Italiano a racheté 41 % des parts de Missoni, avec des projets ambitieux pour l’avenir, dont une éventuelle introduction en bourse en 2023.

Aujourd’hui, le système de la mode implique une course effrénée, des déplacements multiples tout autour du globe — le secteur lui-même porte-t-il une part de responsabilité dans la diffusion du virus ?

“Je n’en suis pas sûre. Mais comment se fait-il que l’Italie — et la Lombardie, la région la plus affectée par la pandémie — ait été si durement touchée par rapport à d’autres pays ? Eh bien, l’Italie est un tissu de milliers de petites entreprises et d’usines. Et toutes ces entreprises travaillent pour la Chine. Les échanges sont fréquents, les déplacements en Chine très réguliers. Tous ces allers-retours, tous ces voyages, peut-être que ça a eu une influence.”

La pandémie a-t-elle affecté ses idées créatives ? “Les idées se bousculent toujours dans ma tête. Personnellement, elles ne me viennent pas d’une sortie ou d’un voyage à l’étranger. Aujourd’hui, nous sommes tous exposés à de nombreuses idées via notre connexion à Internet. Autrefois, on tournait les pages d’un magazine ou d’un livre. Pouvez-vous imaginer, il y a dix ans encore, ce que ce confinement aurait été sans Internet ?”, s’interroge Angela Missoni.

Missoni Automne-Hiver 2020 – Missoni

Pour la créatrice, l’impact du Covid-19 sur l’économie italienne pourrait se prolonger jusqu’à l’année prochaine. Au cours de la dernière décennie, Milan est devenue une destination touristique majeure, avec plus de quatre millions de visiteurs par an. Pour Angela Missoni, c’est tout le secteur de la mode qui va se transformer.

“Il y a quelque chose de désynchronisé dans notre industrie. La plupart des marques vendent leurs collections avant même de les avoir présentées sur un podium ! Sans compter que les vêtements restent en magasin pendant une période parfois très courte, à n’importe quelle saison — quelques mois tout au plus. Pour les grandes marques, qui possèdent plusieurs magasins et dont les trois quarts des revenus sont générés par leurs propres activités de vente au détail, le défilé a une fonction en termes d’image et de marketing. Mais pour des marques comme la nôtre, qui tirent 75 % à 80 % de leurs revenus de la vente en gros, le système est beaucoup moins logique. Je ne sais pas quelle est la prochaine étape, mais quelque chose doit changer”, tranche-t-elle.

La styliste ne tarit pas d’éloges sur Carlo Capasa, qui préside la Camera Nazionale della Moda Italiana, l’instance dirigeante de la mode italienne. Celui-ci a appelé récemment le gouvernement italien à soutenir plus activement la filière, en soulignant qu’environ 40 % de la production mondiale de produits de luxe est fabriquée en Italie.

“En fin de compte, c’est notre créativité qui nous sauvera. Nous allons pouvoir continuer à créer, à condition que nous survivions après la pandémie. Mais nous avons besoin de réponses du gouvernement, d’un soutien financier spécial pour les marques de mode. Pour l’instant, nous n’avons rien reçu. Et nous attendons également une subvention de l’Europe.”

Cette période de confinement généralisé permet-elle de se rapprocher de sa communauté par le biais des réseaux sociaux ? “Je parlerais plutôt de pénurie sociale — je manque de structure. Je sais que nous devrions être plus présents sur les réseaux… mais je suis créatrice et cheffe d’entreprise : je reste à mon bureau de 9 heures du matin à 7 heures du soir, je suis très occupée”, reconnaît-elle en riant.

Les influenceurs auraient-ils perdu de leur influence pendant le confinement ? Il est vrai que leur oxygène — s’habiller pour des événements publics aujourd’hui prohibés — s’est brutalement tari ces dernières semaines… “À l’heure actuelle, ils ne sont plus aussi pertinents, peut-être parce qu’ils n’ont plus grand-chose à dire, si ce n’est : voilà à quoi je ressemble aujourd’hui”, juge-t-elle.

Pour Angela Missoni, la pandémie et ses conséquences tragiques vont renforcer certaines valeurs souvent mises de côté. “Cette période va nous rappeler certaines valeurs, comme la redécouverte de la famille. Quand vous passez toute la journée avec vos enfants, cela vous rappelle leur importance. Et les jeunes enfants remarquent ce changement d’attitude, ce sentiment de proximité avec eux. En ce moment, on assiste à l’arrivée du printemps tous ensemble, et c’est un vrai privilège.”

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